Migrations et bois-énergie dans la ville de Bakel (Sénégal) Volume 6, Numéro 1

Migrations and fuelwood in the city of Bakel (Senegal)

Dramane CISSOKHO, Oumar SY & Lat Grand NDIAYE


Résumé: Bastion d’émigration internationale, Bakel s’érige en un pôle attractif sous l’effet de flux monétaires qui rendent également le commerce des combustibles ligneux très lucratif. Cette étude se propose d’analyser les effets des migrations sur le secteur du bois-énergie de ladite ville. Pour ce faire, des enquêtes ont été réalisées auprès de 34 vendeurs de combustibles ligneux. Les résultats montrent que 93 % du bois de feu alimentant cette ville est fourni par des étrangers à la zone. Compte tenu des revenus immédiats et conséquents que procure le commerce du bois-énergie, les acteurs s’adonnent à une exploitation qui impacte négativement l’environnement de la ville et son arrière-pays. De même, la totalité du charbon de bois consommé à Bakel est livré par les allochtones.  

Mots clésBois de feu, Charbon de bois, Impacts, Migrations, Bakel, Sénégal  

 

Abstract: Bakel is an international migratory area that more and more becomes an attractive pole and also very lucrative for fuelwood trade, thanks to the flows of money in the aforesaid town. So, the aim of this study is to analyse the effects engendered by migrations on the sector of fuelwood. In this perspective, investigations were done on 34 firewood and charcoal sellers. Consequently, results showed that 93 % of firewood are supplied by foreigners. Because of the quick and important incomes derived from the trade of fuelwood, these actors dedicate themselves to an exploitation causing a negative impact on the environment of the town and around it. Likewise, all the charcoal consumed in Bakel is delivered by immigrants.  

KeywordsFirewood, Charcoal, Impacts, Migrations, Bakel, Senegal  

 

Plan

Introduction
Matériel et méthodes
Résultats
Bakel, un réceptacle de flux migratoires d’origines diverses
Bois de feu, un secteur contrôlé par des migrants
Le commerce du bois de feu à Bakel, une activité lucrative
L’approvisionnement de Bakel en bois : stratégies d’accumulation et de survie de migrants dommageables pour l’environnement
Charbon de bois à Bakel, de son adoption à l’élargissement de sa zone de production
Les baol-baols, précurseurs de l’usage du charbon
De la distance pour assurer la couverture de la demande en charbon
Discussion
Conclusion

 

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INTRODUCTION

Au Sénégal, l’énergie domestique est essentiellement constituée par les combustibles ligneux (bois de feu et charbon de bois). Cela s’explique par la pauvreté qui affecte une importante frange de la population du pays et les populations rurales en particulier. En effet, 52 % de la population sénégalaise vit en dessous du seuil de pauvreté (World Bank, 2014). N’ayant pas d’autres alternatives énergétiques du fait des faibles revenus monétaires, la population se rabat sur le bois-énergie (bois et charbon). Ainsi, les combustibles ligneux représentent plus de 87 % de la consommation énergétique des ménages et 49 % du bilan énergétique du pays, devant les produits pétroliers 34 % et l’électricité 9 % (SIE, 2013). Toutefois, soulignons que la satisfaction des besoins énergétiques, par l’exploitation soutenue des ressources naturelles ligneuses contribue à la dégradation des écosystèmes forestiers (CSE, 2015).

En raison de la très forte demande en combustibles ligneux et des lourdes conséquences environnementales liées à leur exploitation délétère, le secteur des combustibles ligneux sénégalais a fait l’objet de plusieurs travaux scientifiques. Ils ont surtout porté sur les flux et le système de commercialisation du bois-énergie. Il s’agissait alors d’étudier les rapports entre les lieux de production (département de Tambacounda, Koumpentoum et une partie de la région de Kolda) et les grands foyers de consommation (Centre, Ouest et Nord du pays). Même si la région de Tambacounda dispose d’un potentiel ligneux avec une moyenne de 44,6 m3/ha (PROGEDE-SIF, 2004), on constate qu’elle n’est point mentionnée dans la littérature. Selon ANSD (2013), malgré une densité de 15 hab./km2, elle est considérée à l’échelle nationale comme un désert humain. Les recherches commanditées par l’État sénégalais restent quasi-muettes sur le sujet. Ce qui fait qu’on connait mal le système de ravitaillement de Bakel. Dans le contexte d’une ville où l’émigration est très forte, les retombées de cette dernière sur le secteur du bois-énergie et les ressources forestières locales méritent de retenir l’attention ; d’où la pertinence d’étudier l’effet de la mobilité humaine sur le secteur du bois-énergie. On peut alors à juste titre interroger l’effet de la migration sur le champ des combustibles ligneux.

Cet article se propose d’aborder le secteur des combustibles domestiques de la ville de Bakel sous l’angle des mobilités humaines. La dynamique des migrations et ses retombées sur le secteur du bois de feu, du charbon de bois a été soumise à une analyse géographique.

MATÉRIEL ET MÉTHODES

L’enquête menée auprès des vendeurs de charbon de bois demeure exhaustive et porte sur le nombre total de vendeurs qui demeurent dans la ville de Bakel (voir figure 1).

Carte_1Fig.1 : Cartes de localisation de Bakel

Les données utilisées à des fins d’analyse des effets des migrations sur le secteur du bois-énergie de la ville de Bakel proviennent de deux enquêtes. La première enquête a été menée auprès de 221 familles parmi 1 106 unités domestiques que compte la ville et la deuxième, auprès de 34 vendeurs de combustibles ligneux, dont 20 pour le bois de feu et 14 pour le charbon de bois (voir tableau 1).

Tableau_1

Source : Cissokho, Sy et Ndiaye, 2017
Tableau 1 : La répartition de l’échantillon enquêté par catégorie de vendeur de bois de feu

Le questionnaire de l’enquête menée auprès des familles a été établi de façon à pouvoir déterminer les pratiques énergétiques domestiques, le mode d’achat du bois, le nombre d’émigrés internationaux et leur pays d’installation. Le questionnaire de l’enquête conduite auprès des vendeurs de bois-énergie porte sur la situation sociale des acteurs, la raison de leur engagement dans l’approvisionnement de la ville, leur revenu mensuel et leur destination, etc. Les enquêtes ont été complétées par des observations, des échanges informels et des pesées de la consommation en combustibles ligneux des rôtisseries et des bijouteries. Les pesées ont concerné aussi bien des chargements de bois que des sacs de charbon de bois.

RÉSULTATS

BAKEL: UN RÉCEPTACLE DE DIVERS FLUX MIGRATOIRES

L’effet conjugué des revenus tirés de l’émigration internationale, la féminisation de la ville et les dépenses familiales relativement élevées en matière de consommation alimentaire permise par la rente migratoire (voir tableau 2), ont transformé Bakel en un espace propice à l’immigration. Le supplément de la demande alimentaire rendue possible par les transferts se traduit par une stimulation du commerce.

Tableau_2

Source : ANSD, 2015
Tableau 2 : Effet des transferts de fonds sur la dépense individuelle (FCFA)

Pour tirer profit du négoce des denrées alimentaires, les Baol-baols, originaires des zones urbaines du centre du Sénégal (Diourbel et Bambey), se sont installés dans la ville. Les flux migratoires d’origine urbaine s’appuient sur le réseau familial qui consiste à faire appel à un membre de sa famille pour disposer de bras supplémentaires dans le commerce. L’afflux monétaire induit par l’émigration exerce une attraction sur les flux migratoires ruraux d’origine interne et transfrontalière. Compte tenu de la baisse des rendements des productions agricoles pluviales, bon nombre de familles des campagnes sénégalaises ont pris le chemin de Bakel dans l’espoir de mieux vivre (World Bank, 2014). Quant aux flux internationaux d’immigration, ils sont surtout constitués de Maliens et de Mauritaniens qui ne peuvent plus s’assurer des conditions d’existence décentes dans leur terroir d’origine. À ces flux, s’ajoutent des « talibés » généralement gambiens, qui apprennent le coran auprès des familles maraboutiques du quartier Modinkani de la ville. Toutefois, il est difficile de déterminer les effectifs des flux et la part des différents espaces émetteurs en raison de la porosité des frontières et le caractère aléatoire des déplacements. En dépit de la méconnaissance de l’importance des flux, la mutation sociodémographique de la ville n’est pas sans rapport avec sa situation migratoire (Kamara, 2001). Avec un taux de croissance annuel de 0,4 %, Bakel est passée de 3 000 habitants en 1960 à environ 7 000 à 1988 (PIC, 2010). À partir des années 1990, la ville enregistre un taux de croissance annuel de 4,7 % au point d’abriter 16 000 habitants (Sakho, 2001). Le départ des actifs masculins et la faible dotation en infrastructures socio-économiques de base (du fait de sa marginalisation dans les politiques publiques de développement) expliqueraient la timide évolution de la ville dans les deux premières décennies et juste après l’indépendance. En revanche, la croissance démographique amorcée à partir des années 1990 serait en partie imputable à l’arrivée des migrants nationaux et internationaux. De même, la composition ethnique de la ville a connu une mutation sous l’effet des courants migratoires. Les Soninkés qui constituaient 90 % de la population de Bakel dans les années 1960, ne représentent que 52 % depuis 2010 devant les Toucouleurs (28 %), Baol-baols (12%), Peulhs (5 %) et autres (3 %) (PIC, 2010). Cette relative recomposition démographique et ethnique de la ville sous l’effet des migrations influe sur le secteur du bois de feu.

BOIS DE FEU: UN SECTEUR CONTRÔLÉ PAR DES MIGRANTS

En raison de l’afflux monétaire, le commerce du bois de feu constitue à Bakel un moyen rapide d’accumulation de ressources monétaires pour les vendeurs d’origine malienne et une stratégie de diversification des activités permettant aux paysans des villages alentours d’acquérir des revenus que l’agriculture ne peut couvrir. Toutefois, l’exploitation traditionnelle et anarchique de la ressource est source de dommages environnementaux pour la ville et ses espaces pourvoyeurs.

LE COMMERCE DU BOIS DE FEU À BAKEL: UNE ACTIVITÉ LUCRATIVE

Le bois de feu est la source d’énergie familiale la plus utilisée à Bakel. Il est l’unique combustible pour 93 % des unités domestiques. Il est combiné soit au charbon de bois soit au gaz butane pour couvrir les besoins de 3,2 % des ménages. Il s’impose aux néo-citadins en raison de son coût relativement moins cher. Par ailleurs, il constitue une réponse adaptée pour les familles autochtones qui regroupent plusieurs ménages et qui organisent de façon collective la cuisine.

Le besoin moyen/tête/jour est de 0,72 kg. Il ressort de l’étude que le bois de feu utilisé par les 6 rôtisseries de la ville s’estime à 54 kg moyen/jour/unité. La population de Bakel estimée à 16 000 habitants a besoin de 11,844 T/jour soit annuellement 4 263,84 T pour couvrir ses besoins énergétiques liés à la cuisson des repas et à la grillade de la viande (GRDR, 2014). Cette demande constitue un marché important, surtout avec la généralisation de l’achat du bois de feu. Le passage de l’auto-collecte à l’achat du bois par les familles résulte de la mobilité internationale et de l’afflux monétaire qu’elle a généré. Le départ des actifs masculins oblige les ménages à acheter le combustible, puisque la division sexuée du travail assigne la collecte du bois aux hommes. L’essoufflement de l’auto-approvisionnement dans la zone s’est accompagné de la mise en place d’une filière commerciale attractive. Celle-ci est d’autant plus lucrative que 12 % des familles achètent le bois par chargement (équivalent de 712 kg) pour 20 000 FCFA (tableau 3).

Tableau_3

Source : Cissokho, Sy et Ndiaye, 2017
Tableau 3 : Modes d’achat du bois de feu par les ménages de Bakel

Ces modes d’achat, encouragés par les transferts monétaires des émigrés, permet aux vendeurs de se procurer rapidement des revenus conséquents par rapport aux travaux journaliers, aux rétributions modiques (1 500 FCFA/journée). À ce propos, un vendeur de bois déclare : « ici à Bakel, si tu travailles comme manœuvre ou ouvrier, tu peux passer toute ta vie sans réaliser quelque chose, tandis qu’avec la vente du bois de feu, il te faut juste 3 à 4 mois pour obtenir des revenus qui te permettent de concrétiser tes projets ». Selon les moyens de transport (voiture, charrette et tête), de la rationalité de l’exploitation (logique de survie ou d’accumulation) et de la fréquence, les revenus des vendeurs de bois varient entre 2 000 et 180 000 FCFA.

L’APPROVISIONNEMENT DE BAKEL EN BOIS : UNE STRATÉGIE D’ACCUMULATION ET DE SURVIE DES MIGRANTS QUI ENDOMMAGE L’ENVIRONNEMENT

L’approvisionnement de Bakel est assuré par plusieurs catégories d’acteurs. Il s’agit des maliens, des Jéridounko (vendeurs de bois originaires des villages Peul de jeri), des Taliboni (élèves d’école coranique) et des Wotogoumou (vendeurs autochtones) (cf. tableau 4).

Tableau_4

Source : Cissokho, Sy et Ndiaye, 2017
Tableau 4 : Le poids des différents groupes de fournisseurs de bois de feu

Les maliens représentent 50 % des acteurs et ils livrent 78 % du bois consommé dans la ville. Ils exploitent légalement la ressource en s’acquittant des taxes. Le but de la régularisation est de s’approvisionner là où la ressource subsiste, sans inquiétude, aussi bien de la part des agents forestiers que des populations locales. Le prix d’un chargement est de 20 000 FCFA. La charrette tractée par un âne étant le seul moyen de transport utilisé pour l’acheminement du bois entre le lieu de prélèvement et de consommation (cf. photo 1).

Photo_1

Cliché : Cissokho, 2017
Photo 1 : Chargements des maliens

Les Maliens sont dans une logique d’accumulation qui ouvre la porte à une exploitation intense afin de tirer le maximum de profit pour financer leur projet migratoire vers des destinations supposées meilleures (Ngom, 2006). D’ailleurs, les localités Soninké sénégalaises et Bakel, en particulier, sont décrites comme des zones d’accumulation de ressources financières indispensables à l’aventure internationale des régions maliennes et frontalières du Sénégal (Timera, 2001). Ces exploitants d’origine malienne gagnent en moyenne 120 000 FCFA/mois. À ce niveau une question mérite d’être posée : comment parviennent-ils à accéder à la ressource au point de contrôler le ravitaillement de Bakel en bois de feu? L’explication réside dans la législation forestière. Au Sénégal, l’exploitation forestière est régie par le code forestier. Ce dernier n’exclue ou ne limite pas l’accès des étrangers à la ressource. L’exploitation est ouverte aux individus de toutes nationalités disposant d’une autorisation délivrée par les autorités compétentes.

Les Jéridounko sont par contre des sénégalais d’ethnie Peul et originaires des localités environnantes de Bakel. Ces derniers se sont lancés dans le négoce du bois à partir de 2011. Ils commercialisent illégalement le bois et ne payent aucune taxe. Pour échapper au contrôle forestier, ils empruntent les axes non surveillés par les agents forestiers et s’inscrivent dans une logique de subsistance. L’exploitation du bois par ces derniers est liée à la conjonction de deux facteurs. Le premier est lié à leur volonté de tirer profit des ressources de leur terroir comme les maliens (avec l’autorisation de l’administration forestière). L’autre facteur est lié à la nécessité de mobiliser des ressources monétaires afin de pallier à la chute des rendements agricoles (cf. figure 3), notamment le sorgho, principale céréale cultivée dans la zone. En effet, les conditions écologiques se sont fortement détériorées lors des dix voire vingt dernières années.

Figure_3

Source : World Bank, 2014
Fig. 3 : Diminution de la production des cultures au Sénégal en 2013

Les revenus tirés de la vente du bois sont généralement destinés à l’achat de denrées alimentaires. Les Jéridounko approvisionnent Bakel à hauteur 14%. Leur revenu mensuel moyen est de 40 000 FCFA, avec une certaine variation, puisque le recours au commerce du bois est fonction de leurs besoins monétaires. Les Taliboni sont d’ethnie Soninké. Ils sont aussi dans une logique de survie et commercialisent illégalement le bois qui est transporté sur la tête et à vélo. Malgré qu’ils représentent 20 % des fournisseurs, leur contribution à l’approvisionnement de la ville demeure très faible (1 %). Ils gagnent entre 2 000 et 6 000 FCFA/mois.

Quant aux Wotogoumou, ils sont des entrepreneurs autochtones qui se sont lancés dans le secteur du bois à partir de 2014. Ils mobilisent des moyens motorisés pour l’acheminement de leur produit. Leur système de commercialisation est identique à celui des maliens et des Jeridounko. Ils ravitaillent la ville à hauteur de 7 %. Actuellement tout porte à croire que leur part dans l’approvisionnement de la ville va s’accroitre, à cause de l’éloignement des zones de prélèvement. Toutefois, une hausse brutale des prix du carburant dont le corollaire serait une augmentation des coûts de transport peux être préjudiciable voire même sceller le retrait définitif de ces acteurs de la filière. Le gain de ces entrepreneurs ne dépasse pas 100 000 FCFA car en plus des taxes qu’ils payent, ils emploient deux tâcherons pour la coupe et le chargement du bois.

Bien que l’exploitation du bois procure des revenus immédiats, elle affecte négativement la ressource ligneuse de la zone. Bakel présente un environnement biophysique très dégradé. La dégradation serait due en grande partie aux prélèvements faits par les maliens. Les prélèvements sont guidés par l’appât du gain et sont peu soucieux de la durabilité de la ressource dont la productivité annuelle ne dépasse pas 1 stère/ha (Chamard et Courel, 1999). Les ponctions incontrôlées des générations de maliens qui se sont succédées dans la filière depuis les années 1980, couplées dans une certaine mesure aux prélèvements opérés par les populations locales à des fins commerciales ont eu pour effet la dégradation des ressources de la zone. Les notables de Bakel gardent le souvenir de lieux boisés qui, aujourd’hui, sont dénudés (fig.4). Si le bois de feu procure des revenus souvent vitaux aux vendeurs et contribue fortement à la couverture des besoins énergiques des familles, il n’est pas le seul combustible ligneux consommé à Bakel. Il est dans une moindre mesure associé au charbon de bois.

Figure_4

Fig.4 : Espaces déboisés autour des localités du pays Soninké

CHARBON DE BOIS À BAKEL: DE SON ADOPTION À L’ÉLARGISSEMENT DE SA ZONE DE PRODUCTION

Depuis quelques années, l’usage du charbon se développe dans la ville de Bakel. La pénétration dudit combustible est à mettre en rapport avec l’arrivée des Baol-baols dans la ville. Compte tenu de l’interdiction de la production de cette source d’énergie autour de la ville, les mauritaniens s’investissent dans son négoce pour approvisionner les Bakelois, ce qui occasionne des mouvements transfrontaliers.

LES BAOL-BAOLS: PRÉCURSEURS DE L’USAGE DU CHARBON

L’arrivée des migrants d’origine urbaine explique l’adoption rapide du charbon de bois comme énergie de cuisson à Bakel, à travers les transferts sociaux, définis comme les idées et les pratiques qui circulent entre les espaces émetteurs des flux migratoires et les destinations (Levitt, 1998). L’installation des commerçants en provenance des régions du Baol s’est accompagnée de l’usage du charbon de bois jadis inconnu des Bakelois. Le bois de feu était l’unique combustible qui satisfaisait les besoins énergétiques. Dans les cuisines, les femmes éteignaient les braises avec de l’eau après la cuisson. Ces résidus du bois de feu étaient utilisés pour la préparation du thé et le réchauffage des aliments. Cette pratique s’estompe en faveur du recours usuel au charbon de bois avec l’implantation des commerçants Baol-baols dans la ville. La désaffection des femmes Baol-baols pour le bois de feu, obligeait leur conjoint à leur trouver du charbon de bois qu’elles utilisaient dans leur milieu urbain d’origine. Vu que la ville ne comptait pas de producteurs de charbon de bois, l’approvisionnement se faisait sur commande à partir de Gouraye (localité mauritanienne frontalière à Bakel). La rémunération se faisait souvent en nature (riz ou mil). La monétarisation croissante de l’économie locale incite les producteurs à monnayer leur produit. Progressivement une véritable filière s’est mise en place. Du côté mauritanien, les hommes assurent la production et les femmes, la commercialisation. Chaque jour, elles traversent le fleuve pour venir vendre le charbon à Bakel et rentrent le soir chez elles (migration pendulaire). Si au début le charbon de bois était utilisé uniquement par les Baol-baols, sa consommation s’est actuellement généralisée. Cela s’explique par les pratiques commerciales adaptées à la situation économique de toutes les couches urbaines.

L’AUGMENTATION DE LA DISTANCE POUR ASSURER LA COUVERTURE DE LA DEMANDE EN CHARBON

Le besoin mensuel en charbon de Bakel est estimé à 97,5 T soit 3,25 T par jour, pour une consommation moyenne individuelle quotidienne de 0,12 kg. Au total, 13 femmes mauritaniennes d’ethnie Hassania et un grossiste originaire de la ville de Diourbel approvisionnent la ville de Bakel en charbon de bois. Les femmes couvrent 65 % de la demande à partir du charbon de bois produit à Gouraye (tableau 5).

Tableau_5

Source : Cissokho, Sy et Ndiaye, 2017
Tableau 5 : Contribution des différentes zones dans l’approvisionnement de l’espace Soninké en charbon

Elles achètent le sac de 50 kg à 3 000 FCFA et le revendent à 4 000 FCFA. Toutefois le gain peut être considérable si le produit est vendu en détail sur le marché ou dans les rues de la ville avec un gain moyen quotidien estimé à 2 500 FCFA.

Bien que le commerce du charbon procure à ces femmes et aux producteurs en amont de la filière des revenus importants, il impacte négativement sur l’environnement immédiat du fleuve Sénégal. La disparition de la végétation, expose les berges du fleuve à une érosion hydrique sans commune mesure. Nos observations sur ce sujet corroborent les analyses des différents rapports de l’Organisation pour la Mise en Valeur du Fleuve Sénégal (OMVS).

Le reste de la demande en charbon de Bakel est couverte par un grossiste qui a recourt au charbon produit dans les départements de Tambacounda et de Koumpentoum (situés à 250 km de Bakel). Le gain moyen de ce grossiste tourne autour de 180 000 FCFA. Toutefois, il est difficile d’analyser les effets de la production, car le charbon de bois produit dans ces départements n’est pas destiné exclusivement à Bakel.

Au total, il faut sortir du territoire national ou parcourir près de 250 km pour alimenter la ville de Bakel en charbon, alors que les berges du fleuve Sénégal étaient jusqu’à une période très récente ourlées d’Acacia nilotica, une espèce à très forte valeur calorifique.

DISCUSSION

La particularité de la ville de Bakel réside dans son caractère à la fois répulsif pour les autochtones à la recherche du numéraire à travers la mobilité internationale et attractif pour les migrants venus de divers horizons pour capter une partie des fonds envoyés ou rapatriés par les émigrés.

Il ressort de l’enquête menée auprès des familles que l’Europe, la France en particulier (avec 49 %) est la principale destination des bakelois (fig.2). Ainsi, il se confirme que Bakel est un foyer d’émigration internationale. En effet, la ponction opérée par celle-ci est estimée à 15,6 % de la population totale (Diop et al., 2008). La sécheresse des années 1960 et 1970 a entraîné la faillite des cultures vivrières traditionnelles sous-pluie et de décrue dont dépendait la survie des familles (Chastanet, 1983). L’insécurité alimentaire était devenue chronique (Chastanet, 1991). Face à cette crise alimentaire, la population n’avait d’autre alternative que l’émigration (Adams, 1977).

Figure_2

Source : Cissokho, Sy et Ndiaye, 2017
Fig. 2 : La proportion selon les destinations des migrants

Le bassin arachidier, moyen affecté par la crise écologique d’alors et relativement accueillant, constituait la première destination. Après avoir contribué aux navetanat (migration saisonnière pour la culture arachidière) et aux courants d’émigration vers l’Afrique centrale et la Côte d’Ivoire, les flux en partance de Bakel se sont orientés après la seconde guerre mondiale vers l’Occident (Timera, 1996).

L’exil économique international relève aussi d’un fonctionnement communautaire (Daum, 1998). Les anciens combattants restés sur le sol français à la fin de la seconde guerre mondiale ont aidé leurs frères à les y rejoindre pour faire face à la crise alimentaire (Quiminal, 1991). La venue des cadets a été d’autant plus facile qu’elle a correspondu à une demande de main d’œuvre pour la reconstruction d’après-guerre (Gonin, 2001). Avec le durcissement des politiques d’immigration à partir des années 1970, les aînés ou les premiers à partir ont mobilisé et mobilisent encore des fonds servant à faire venir les jeunes, pour consolider l’assise financière des familles, en l’absence d’activités économiques susceptibles de générer des revenus conséquents sur place.

La diaspora est majoritairement constituée d’hommes (86,2 %) (ANSD, 2015). Cela s’explique par le fait que les parents du migrant sont réticents à voir leur belle-fille rejoindre son mari : son départ constituerait une perte en termes d’aide domestique (Toma, 2014). Par contre, la mobilité internationale des femmes célibataires est entravée par son assimilation à la prostitution (Ba et Bredeloup, 1997).

Alors que leurs sœurs et femmes restent au pays, les hommes s’engagent dans l’aventure internationale. En 1975, cette aventure concernait 40 % de la population masculine (Kane et Lericollais, 1975). Trois ans plus tard, le taux s’était hissé à 50 % (Weigel, 1978). Si l’émigration internationale à ses débuts était l’apanage des hommes d’âge mûrs et mariés, aujourd’hui elle touche toutes les classes d’âge de la population masculine, y compris celles des adolescents (Gonzalez, 1994 ; Timera, 2001). En effet, elle est devenue un instrument de promotion sociale et un rite initiatique : migrer pour devenir quelqu’un dans la communauté, migrer pour pouvoir se marier. Ainsi, les vagues migratoires dépouillent progressivement la ville de ses hommes. L’attachement des migrants à la communauté d’origine, induit le reversement d’une rente migratoire (Lavoisier, 2015). La ville peut recevoir mensuellement 70 à 100 millions de FCFA par mandats internationaux (Ndiaye, 2006). D’ailleurs, le crédit mutuel de Bakel est l’une des agences qui enregistrent les plus importantes sommes en termes d’entrées d’argent au Sénégal (Sarr, 2009). Le corollaire de cet afflux monétaire est l’extraversion de l’économie locale, amorcée dès le début des années 1980. En effet, toute enquête effectuée dans la zone de Bakel faisait apparaître l’importance de la masse monétaire manipulée en contradiction avec le faible niveau des formes productrices (Weigel, 1982). L’envoi massif de fonds et les pensions de retraite perçues depuis la France par les migrants retournés au pays en sont les causes.

Par ailleurs, l’émigration internationale des actifs masculins et l’afflux monétaire qui lui est affilié, érige Bakel en un pôle d’accueil pour les migrants internes et internationaux.

CONCLUSION

La ville de Bakel est un espace où l’émigration, particulièrement, masculine est bien ancrée. Cette aventure internationale induit un afflux monétaire en faveur de la communauté d’origine. La rente migratoire érige la ville en un pôle d’attraction non seulement pour les migrants internes et les migrants internationaux d’origine rurale et urbaine. En raison du caractère lucratif de la commercialisation des combustibles domestiques, les migrants s’investissent dans l’approvisionnement de la ville en bois-énergie afin de se procurer des revenus monétaires pour couvrir leurs besoins alimentaires. Cette situation explique le caractère anarchique de l’exploitation des ressources forestières de la ville et son arrière-pays (sénégalais et mauritanien). Ainsi, l’enjeu économique et social de l’approvisionnement de la ville de Bakel, se double d’un enjeu environnemental interne et transfrontalier pour cette partie de la vallée du fleuve Sénégal.

Les différentes mesures envisageables pour tenter de réduire les prélèvements excessifs en bois doivent être mises en place dès à présent au Sénégal comme en Mauritanie. Dans ce contexte de décentralisation, la création de marchés ruraux en bois-énergie, qui ont fait leur preuve ailleurs au Niger et au Mali peuvent améliorer la situation actuelle. Ces marchés de bois-énergie permettront aux habitants des villages environnants d’exploiter raisonnablement le bois en s’acquittant des taxes. Il est aussi nécessaire d’encourager la promotion de pratiques énergétiques propres à travers les équipements de cuisson plus performants et d’envisager aussi à Bakel la sensibilisation des familles à l’utilisation du gaz butane et du biogaz domestique, à travers des prix incitatifs.

 

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Pour citer cet article

Référence électronique

Dramane CISSOKHO, Oumar SY & Lat Grand NDIAYE (2019). « Migrations et bois-énergie dans la ville de Bakel (Sénégal) ». Revue canadienne de géographie tropicale/Canadian journal of tropical geography [En ligne], Vol. (6) 1. En ligne le 15 septembre 2019, pp. 05-11. URL: http://laurentian.ca/cjtg

 

Auteurs

Dramane CISSOKHO
Laboratoire de Géomatique et d’Environnement
Université Assane Seck
Ziguinchor, Sénégal
Email: cissokhodramane@yahoo.fr

 

Oumar SY
Laboratoire de Géomatique et d’Environnement
Université Assane Seck
Ziguinchor, Sénégal
Email: syoumarsy@gmail.com

 

Lat Grand NDIAYE
Laboratoire de Chimie et Physique des Matériaux
Université Assane Seck
Ziguinchor, Sénégal
Email: lgndiaye@univ-zig.sn

 

Volume 6, Numéro 1
ISSN 2292-4108