Exploitation artisanale des carrières de graviers à Bouaké: Étude socio-démographique et environnementale d’une activité en expansion Uncategorized

Artisanal exploitation of gravel quarries in Bouaké: Socio-demographic and environmental study of an expanding activity

Bazoumana DIARRASSOUBA; Bakary FOFANA & Ané Landry TANOH


Résumé La présente contribution s’inscrit dans le contexte général de la problématique de reconstruction post crise en Côte d’Ivoire. Suite à la crise politico-militaire de 2002, l’exacerbation de la pauvreté a conduit les populations de Bouaké à investir le secteur informel de la production artisanale du gravier pour satisfaire les besoins économiques. L’objectif de l’étude est de dresser le profil socio-démographique des exploitants des carrières artisanales de graviers et de montrer l’impact environnemental de cette activité. Le travail repose sur l’observation de terrain, l’analyse de documents et des entretiens semi-directifs auprès des acteurs locaux. Des traitements cartographiques et statistiques des données ont permis d’obtenir les résultats qui révèlent que l’activité de carrière génère des revenus importants aux exploitants. Il ressort aussi des analyses que la production artisanale du gravier a des conséquences environnementales qui se manifestent par la destruction du couvert végétal et l’intensification de l’érosion.

Mots clés :  Côte d’Ivoire, Bouaké, exploitation artisanale, carrières de graviers, problèmes environnementaux

 

AbstractThis contribution is part of the overall context of post-crisis reconstruction in Côte d’Ivoire. Following the political-military crisis of 2002, the exacerbation of poverty led the people of Bouaké to invest the informal sector of artisanal gravel production to meet economic needs. The objective of the study is to draw up the socio-demographic profile of the operators of artisanal gravel pits and to show the environmental impact of this activity. The work is based on field observation, analysis of documents and semi-directive interviews with local actors. Cartographic and statistical processing of the data yielded the results indicating that career activity generates significant revenues for the actors. It also emerges from analyzes that the artisanal production of gravel has environmental consequences which are manifested by the destruction of the vegetation cover and the intensification of the erosion.

KeywordsCôte d’Ivoire, Bouaké, artisanal exploitation, gravel carreers, environmental problems.

 

Plan

Introduction
Données et méthodes de l’étude
Zone de l’étude
Données de l’étude
Méthodes de collecte et de traitement des données
Résultats
Profil socio-démographique des exploitants des carrières de graviers
Typologie des graviers, modes de production et rôle des acteurs
Impacts socio-économiques et environnementaux de l’exploitation artisanale des carrières de graviers
Discussion
Conclusion

 

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INTRODUCTION

En Côte d’Ivoire, la loi n°2014-138 du 24 mars 2014 portant code minier, définie en son article 1, l’exploitation artisanale comme toute activité qui consiste à extraire et concentrer des substances minérales et à en récupérer les produits marchands en utilisant des méthodes et procédés manuels et traditionnels. Elle n’utilise ni produits chimiques, ni explosifs et n’est pas fondée sur la mise en évidence préalable d’un gîte ou d’un gisement. Selon Human  Rights  Watch  (2011), l’exploitation artisanale est une activité de l’économie informelle qui a recourt à des techniques d’extraction rudimentaires  nécessitant une main-d’œuvre  abondante. Cette forme d’exploitation artisanale a pris de l’ampleur ces dernières décennies en Côte d’Ivoire avec la nouvelle politique minière du pays. Parmi les nouvelles dispositions de ce code, figure un levier stratégique d’amélioration de la situation économique, sociale et environnementale dans le cadre des contrats de sous-traitance. Elle a suscité une importante activité de recherche minière et d’exploitation de gisements avec pour effet induit un regain d’intérêt pour l’artisanat minier. Un développement des activités de l’artisanat minier parmi lesquels l’exploitation artisanale de graviers a pris de l’ampleur avec la forte croissance urbaine du pays.

À Bouaké, deuxième pôle urbain du pays après Abidjan, l’exploitation artisanale de graviers a connu un essor avec la phase de reconstruction suite à la crise militaro-politique qui a secoué le pays de 2002 à 2010. L’exploitation artisanale de graviers est une activité génératrice qui participe considérablement à la recomposition de la structure socioéconomique locale. Elle est devenue une activité économique très attractive après la crise. La motivation de la population locale à la pratique de cette activité est principalement due aux revenus qu’elle génère. Toutefois, elle est aussi un facteur d’accroissement des devises de l’État. En effet, l’État à travers la direction régionale des mines et de l’énergie collecte des taxes qui s’élèvent à 1 500 FCFA sur chaque chargement de graviers vendu. Quant aux acteurs de l’activité de carrière, ils gagnent mensuellement jusqu’à 135 000 FCFA. Face aux effets positifs de l’activité sur l’économie locale, les exploitants des carrières de graviers semble ignorer ses conséquences négatives sur l’environnement. Il s’agit de la destruction du couvert végétal et l’intensification de l’érosion. Cette situation amène à s’interroger sur les implications socioéconomique et environnementale de l’exploitation artisanale des carrières de graviers face aux défis de la reconstruction post-crise à Bouaké. Dès lors, quels sont les enjeux socioéconomiques et environnementaux de l’exploitation artisanale de graviers à Bouaké ?

Cet article ambitionne de dresser le profil sociodémographique des exploitants des carrières de graviers et de montrer l’impact environnemental de cette activité. Il est structuré en trois parties. La première traite du profil sociodémographique des exploitants  des carrières de graviers. La seconde partie montre la typologie du gravier, les modes de production et le rôle des acteurs. Et la troisième partie de l’étude analyse l’impact socioéconomique et environnemental de l’activité de carrières.

DONNÉES ET MÉTHODES DE L’ÉTUDE

Zone de l’étude

La zone d’étude est la ville de Bouaké. Sur les  plans géologique et pédologique, Bouaké est caractérisée par des filons pegmatites et quartzeux. Ces substrats constituent des atouts pour le développement des activités de carrières de graviers. Au niveau des sols, Bouaké possède à la fois des sols ferralitiques de la forêt et les sols ferrugineux tropicaux des savanes. Il s’agit de quatre types de sols que sont :1) les sols ferralitiques très lessivés sur granites qu’on rencontre sur les plateaux, 2) les sols moyennement lessivés sur schistes qu’on rencontre sur les versants. Ce sont des sols argilo-limoneux contenant souvent des graviers et présentant parfois des affleurements latéritiques, 3) les sols ferrugineux à recouvrement sableux où les affleurements granitiques se présentent au chaos de gros blocs près des lits des marigots et au bas des pentes et 4) les sols alluvionnaires qui se rencontrent dans les bas-fonds.

Hormis les sols alluvionnaires qui sont favorables aux cultures maraîchères et rizicoles, les autres types de sol sont impropres à l’agriculture en raison de leur forte teneur en graviers qui les rend infertiles. Toutefois ceux-ci  sont propices au développement de l’activité artisanale de production de graviers.

On dénombre plusieurs carrières de production artisanale de graviers dans les périphéries de Bouaké. Il s’agit notamment de N’Gnamienakakro, Kpangabo et Amanikro, trois villages situés au nord-ouest de la ville de Bouaké ; Bindêkouassikro et Broukro, deux autres villages situés au sud-ouest de de la ville ;  puis Koutchakro, un sous quartier du quartier populaire Dar-es-salam et enfin Kpangnanssou qui est un village situé dans la zone sud de la ville de Bouaké, derrière le cimetière municipal. La figure 1 présente les sites de carrières de graviers.

Pour ce qui concerne l’environnement, Bouaké occupe une position charnière entre les zones de savanes et de forêt. Cela influence sa couverture végétale qui tient à la fois de la savane et de la forêt formée d’arbres et d’arbustes. Des reliquats de forêts de forte densité aujourd’hui classée, subsiste aux abords immédiats de la ville (forêt classée de Kongodékro) alors que des forêts galléries prennent place le long du cours d’eau Bandama (le plus long fleuve qui traverse le pays du sud au nord du pays) dans la région de Bouaké.

Sur le plan démographique, Bouaké connaît une croissance démographique relativement élevée depuis l’indépendance. Sa population est passée de 55000 habitants en 1960 ; à  173246 habitants en 1975 ; à 322999 habitants en 1988 ; à 461618 habitants en 1998 ; puis à 539189 habitants en 2014. La répartition de la population de Bouaké par sexe indique  51% d’hommes contre 49% de femmes soit un rapport de masculinité de 103,74 hommes pour 100 femmes. La structure démographique de la population selon l’âge en 2014  est caractérisée  par la prédominance de la population adulte (15 à 64 ans) qui représente 58% de la population  totale (INS, 2014).

Figure_1

Figure 1 : Localisation de la zone d’étude et des sites de carrières de graviers exploités de Bouaké

Données de l’étude

Les données utilisées pour cette étude sont des données physiques relatives aux sites d’exploitation artisanale du gravier ; aux données démographiques sur les acteurs; aux données statistiques sur la production artisanale de graviers dans la ville de Bouaké ; aux données sur les revenus issus de l’exploitation artisanale de graviers. Les documents cartographiques suivants ont également été utilisés pour nos analyses :1) la carte topographique du site de la ville  au1 /50000 réalisée par le BNETD/CCT (2007) ; 2) la carte pédologique réalisée par l’ORSTOM (1988) à l’échelle 1/200000 et 3) la carte de l’occupation du sol réalisé par le BNETD (2007) à l’échelle  1/200000. Par ailleurs, les enquêtes de terrain nous ont permis d’obtenir :1) des coordonnées à l’aide d’un GPS sur les sites d’exploitation de graviers et 2) des données démographiques sur les populations exerçant les activités artisanales de carrières.

Méthodes de collecte et de traitement des données

Pour atteindre nos objectifs dans un contexte où les statistiques permettant d’établir une base de données rigoureuses et fiables font défaut du fait des conséquences de la crise militaro-politique, trois  méthodes de collecte d’informations ont été utilisées à savoir : la recherche documentaire qui nous a permis de faire un état des lieux sur l’activité de carrière et d’en relever les insuffisances; l’observation sur les sites d’exploitation nous a permis de nous rendre compte des étapes et du processus de production du gravier, de voir de plus près les systèmes d’exploitation, les outils utilisés, les types de graviers produits et les problèmes environnementaux. Cette observation a été soutenue par des enquêtes de terrain menées sous forme d’entretien sur la base de questionnaire avec les acteurs locaux et les propriétaires terriens. Ces enquêtes ont été menées dans le but de collecter des informations primaires sur les thèmes fondamentaux de l’étude. Il s’agit, des données démographiques et sociales sur les acteurs (âge, ethnie, lieu de provenance, ancienneté dans l’activité d’exploitation du gravier ; quantité quotidienne de gravier produite ; revenus approximatifs tirés de cette activité), les équipements utilisés pour l’exploitation et les problèmes environnementaux qui en résultent. Pour ce faire, la méthode d’échantillonnage utilisée est celle des quotas qui a permis à partir de la base de sondage constitué lors d’une pré-enquête d’interroger, un échantillon de 10% sur l’ensemble des sites d’exploitation. La proportion des exploitants par sexe a été déterminée sur chaque site. La  proportion  obtenue  a  été multipliée par le nombre d’exploitants à interroger par site pour trouver le nombre d’exploitants à questionner par sexe sur chaque carrière. Le tableau n°1 indique la taille de l’échantillon obtenu. Au total, 139 exploitants dont 19 de sexe masculin et 120 de sexe féminin ont été questionnés.

Tableau_1

Source : Enquêtes, juin 2016

Tableau 1 : Échantillon relatif aux exploitants des carrières

Les différentes catégories de données utilisées dans ce travail ont permis notamment,  pour ce qui concerne les cartes, de connaitre le type de relief,  de sol et le mode d’occupation de l’espace de la zone d’étude. Les coordonnées obtenues à l’aide du GPS ont permis de localiser les carrières de graviers. Quant aux données démographiques sur les exploitants des carrières, elles ont servis à faire d’une part  l’échantillonnage pour l’enquête de terrain et d’autre part de connaître le profil sociodémographique de ces derniers.

L’analyse diachronique des photographies des sites de production du gravier avant et après la crise a été utilisée pour apprécier la dynamique de l’état des surfaces.

Les fiches d’enquêtes et les guides d’entretien ont été dépouillés de façon manuelle. Les données dépouillées ont été traitées à partir de plusieurs méthodes et logiciels selon leur spécificité ou leur nature. Ainsi, les données démographiques ont été traitées à l’aide du logiciel Excel 2013 et ont permis d’élaborer des graphiques indispensables à nos analyses tandis que les données cartographiques ont été traitées avec le logiciel QGIS 2.14.

RÉSULTATS

Profil sociodémographique des exploitants des carrières de graviers

L’exploitation des carrières de graviers fait intervenir une population très composite (cf. figure 2). Cette activité est dominée par les nationaux. Ils représentent 74% des exploitants contre 26% de  non nationaux. La répartition des exploitants nationaux donne une forte présence des Mandés du nord par rapport aux autres groupes ethniques.

Aussi faut-il noter que cette activité est essentiellement dominée par les femmes. Sur l’ensemble des sites, nous avons recensés 87% de femmes contre 13% d’hommes. La prédominance féminine reste totale sur les carrières à l’exception des sites de Bindêkouassikro et de Broukro où nous avons rencontré respectivement 63% et 69% d’hommes.

Tableau_2 Source : Enquêtes, 2016

Figure 2 : Profil social des exploitants des carrières de gravier

Il ressort de l’analyse de la figure 2 que la majorité des exploitants des carrières, soit 56% sont issus du groupe ethnique des Mandé du nord (Malinké). Ils sont suivis des non nationaux composés de Maliens, Guinéens et Burkinabés avec une proportion de 26%. La forte présence des Mandé du nord dans ce domaine d’activité est due à leur tradition de commerçant qui les pousse vers les secteurs générateurs de revenus. Ensuite, vient le groupe Voltaïque de Côte d’Ivoire avec une proportion de 14% et enfin le groupe Akan constitué d’autochtone Baoulé qui enregistre la plus faible présence de personne sur les carrières soit 4%. Cela s’explique par le fait que ceux-ci sont traditionnellement des agriculteurs. Par ailleurs, concernant les tranches d’âges des exploitants, trois (3) grandes classes se dégagent (cf. figure 3).

Tableau_22

Source : Enquêtes, 2016

Figure 3 : Tranche d’âge des exploitants des carrières de graviers

L’analyse de la figure 3 montre que les moins de 18 ans qui représentent 18% des personnes travaillant sur les sites. Cette catégorie est constituée des enfants et des jeunes non scolarisés venus aider leurs parents dans l’exercice de cette activité où quelque fois pour travailler à leur propre compte. Ensuite, la tranche d’âge comprise entre 18 et 55 ans est la plus importante. Elle représente 67% de la population sur les carrières. Enfin, les plus de 55 ans représentent 15% des exploitants. Ces deux derniers groupes d’âge sont constitués de personnes ayant perdu leur emploi pendant la crise politico-militaire de 2002, des veuves, des retraités, des soldats démobilisés et qui grâce à cette activité arrivent à subvenir à leurs charges familiales. Tous les exploitants s’accordent sur le fait que c’est la pauvreté qui les a conduits vers ce secteur d’activité grâce auquel ils arrivent à subvenir à leurs besoins.

Typologie des graviers, modes de production et rôle des acteurs

L’exploitation artisanale des carrières de graviers à Bouaké se fait à l’aide d’outils rudimentaires (pelles, pioches, seaux, daba et tamis). Sur les sites de carrières, les modes de production et le rôle des acteurs varient selon le type de graviers (graviers blancs ou graviers rouges). Le gravier blanc (cf. photo 1) fait référence au concassé de granites tandis que le gravier rouge  (cf. photo 2) correspond au gravier roulé issu d’une roche sédimentaire.

Photo_1

Photo 1 : Tas de graviers  blancs prêt pour la vente     Photo 2 : Du gravier rouge non tamisé

Source : Enquêtes, juin 2016

Sur les différentes carrières de graviers, le travail est organisé à la chaine et implique aussi bien des hommes, des femmes que des enfants. Les hommes bien qu’étant très peu nombreux sur les carrières sont au sommet de la chaine de production. Le rôle assigné aux hommes est fonction du type de carrière (carrière de production de concassé de granites ou graviers blancs et de graviers roulés rouges). Dans le cas de la production de graviers blancs sur les sites de Koutchakro et d’Amanikro, ce sont les hommes qui s’attaquent aux gros rochers de 3 à 5 tonnes à l’aide de marteaux de 8 kg pour les réduire en des morceaux de taille moyenne (environ 30 cm de diamètre) appelés ” melons “.

Les morceaux de ” melons ” sont ensuite transportés par les hommes et vendus aux femmes. Ce sont encore les hommes qui cassent les ” melons ” en des morceaux plus petits  appelés ” adjôdjô “. Enfin, les femmes interviennent à l’étape du concassage. À l’aide de différents types de marteaux (800g, 500g, 200g, 100g), elles brisent les petits morceaux (adjôdjô)  selon le type de gravier voulu. Ce concassage se fait selon la demande du marché soit en 15/25 mm; 5/15 mm et 0/25 mm. Les graviers 15/25 mm sont utilisés pour les sous-bâtiments, les 5/15mm sont pour les dalles et les poteaux électriques et enfin les 0/25 mm pour la construction des pilonnes.

Au niveau de la production du gravier rouge, le rôle des femmes varie en fonction des sites.  Sur la carrière de gravier rouge de Kpangabo, les femmes interviennent à toutes les phases de la production. Elles creusent le sol, ensuite le tamisent pour recueillir le gravier qu’elles entassent par la suite. Par contre sur les carrières de N’gnanmienakakro et de Broukro les hommes sont les creuseurs et enfin sur celles de Bindêkouassikro et Kpangnanssou, ils sont en même temps des creuseurs et des tamiseurs. Cependant, il faut noter aussi la présence d’enfant sur les sites de carrière. Ces derniers dont l’âge varie entre 8 et 15 ans se chargent aussi bien du tamisage du gravier, du lavage puis du transport vers les sites de vente.

Impacts socio-économiques et environnementaux de l’exploitation artisanale des carrières de graviers

La production de graviers constitue une grande activité pourvoyeuse d’emplois et de revenus pour les familles démunies. Le développement d’un secteur immobilier de construction des immeubles, des maisons d’habitation lui crée la demande. Elle est exercée par des personnes qui ont du mal à trouver un emploi plus rémunérateur. Toutefois, l’exploitation artisanale des carrières est une source importante de dégradation de l’environnement.

L’exploitation artisanale des carrières de gravier comme source de revenus

La dynamique du développement urbain avec la construction des habitats et les nombreux projets de rénovation urbaine post-crise ont poussé une partie de la population à investir dans le secteur de l’exploitation des carrières de graviers. La production de ce matériau indispensable pour la construction est une activité génératrice pour la population qui la pratique. Cette activité constitue pour la frange de la population, une alternative pour sortir de la pauvreté sans cesse grandissante. En Côte d’Ivoire, le taux de pauvreté de 1985 à 2008 a connu une tendance à la hausse. Il est passé de 10% à 48,9%. Sur la récente période de 2008 à 2015, il y a eu un repli de la pauvreté au niveau national dont l’incidence a été ramenée de 48,9% à 46,3% (Ministère du Plan et du développement, 2009). Cependant, selon la même source, l’évolution de la pauvreté est contrastée d’un milieu à l’autre. En effet, si la pauvreté recule nettement en milieu  rural  (de  62,5% en 2008 elle a baissé de près de 6 points  et  se  situe  à  56,8% en 2015), elle continue par contre de progressé en milieu urbain : 24,5% en 2002, 29,5% en 2008 et  35,9% en 2015. En outre, cette paupérisation des populations se manifeste différemment selon les régions de la Côte d’Ivoire. À Bouaké, le taux de pauvreté est de 54,4% dans l’ensemble avec 60,4% dans l’espace rural et 45,5% dans l’espace urbain (TRA BI et al., 2015). Face à cette situation, l’exploitation artisanale des carrières de graviers se présente comme une échappatoire pour les populations pauvres. Grâce à cette activité, elles arrivent à joindre les deux bouts ; c’est-à-dire, à nourrir leurs différentes familles, à scolariser leurs enfants, à se soigner et assurer les autres charges du foyer. Les revenus générés par cette activité dépendent du type de graviers produit (gravier blanc et gravier rouge) et des acteurs (cf. tableau 2). Soulignons par ailleurs qu’entre les propriétaires terriens et les exploitants, il existe un protocole d’accord qui est défini sur une période précise pendant laquelle le gravier peut être exploité sur les sites. Toute la durée du contrat, les propriétaires terriens perçoivent de la part des exploitants une somme qui varie entre 2000 et 2500 FCFA, selon les capacités de négociation des uns et des autres, sur chaque chargement de graviers vendu.

Tableau_222

Tableau 2 : Revenus des acteurs de l’activité de carrière de graviers

 En observant le tableau 2, on constate que certains acteurs (concasseuses et tamiseuses) exerçant dans l’exploitation du gravier ont une rémunération en dessous du salaire minimum en Côte d’Ivoire qui est fixé à 60 000 FCFA. Toutefois, il faut noter que ces acteurs ne sont pas pauvres car ils ont un salaire supérieur au seuil de pauvreté évalué à environ 22 110 FCFA pour 30 jours de travail. En somme, l’exploitation des carrières de graviers à travers les revenus générés met les populations exerçantes dans ce domaine d’activité à l’abri de la pauvreté.

Une activité aux conséquences environnementales multiples

L’exploitation artisanale des carrières de gravier  comme  bien d’autres activités humaines a des impacts majeurs sur la gestion et la protection de l’environnement. L’ouverture des carrières d’extraction du gravier est peu respectueuses des normes environnementales. Les exploitants rencontrés sont tous unanimes sur le fait que cette activité présente des risques et des dangers pour l’environnement naturel. Par contre, ils sont moins préoccupés par sa préservation. Les retombées économiques générées par l’activité, semblent intéresser les exploitations. Ainsi, les problèmes environnementaux dus à l’exploitation des carrières de graviers se traduisent par une dégradation du couvert végétal et du sol.

Le premier type d’impact environnemental de l’exploitation artisanale des carrières de gravier est la destruction du couvert végétal. Celle-ci survient lorsque l’exploitation a lieu en forêt ou à ses  alentours.

Les exploitants procèdent à une coupe systématique des végétaux avant d’y mettre le feu pour libérer assez d’espace nécessaire à l’extraction du gravier. Les photos 3 et 4 qui ont été prises sur un même site à deux dates différentes montrent l’ampleur des préjudices causés par l’exploitation des carrières au couvert végétal. En effet, la photo 3 a été prise sur le site de production de graviers rouges de Kpangabo en novembre 2015 lors de notre phase de pré-enquête et d’identification des différents sites des carrières de graviers. Cette photo montre l’état initial d’un site avant son exploitation. La végétation qu’on y aperçoit était à proximité du site d’origine. En juin 2016 lors de la phase d’enquête, cette végétation avait quasiment disparu (cf. photo 4) après que le sol qu’elle recouvre fut jugé propice à une exploitation quelques mois auparavant.

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Photo 3. Source : Enquêtes, Novembre  2015                Photo 4. Source : Enquêtes, juin 2016

Photo 3 : État initial du site  de Kpangabo (avant sa mise en exploitation)

Photo 4 : Dégradation de la végétation sur le  site de Kpangabopendant sa phase d’exploitation

Le deuxième type d’impact que l’on constate sur les carrières est la dégradation du sol. Les modes d’exploitation des carrières portent de réels préjudices au sol. Cette forme de dégradation de l’environnement s’observe particulièrement sur les carrières de production de gravier rouge. En effet, pour  produire ce type de gravier qui se trouve mélangé dans le sol à plusieurs mètres de profondeur, les exploitants procèdent par creusage. Le matériel utilisé pour cette tâche est composé de pioches et de daba. Ces outils bien que rudimentaires, servent à faire des entailles très profondes dans le sol qui à la longue modifient la morphologie du relief (Photo 5). Sur les carrières, le relief accidenté favorise une action plus forte des pluies accélérant le processus érosif du sol.

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Source : Enquêtes, juin 2016

Photo 5 : Dégradation du sol sur la carrière de  Kpangabo

En somme, l’exploitation  artisanale des carrières de gravier à Bouaké est faite de façon anarchique en absence de toute gestion rationnelle et au mépris de la réglementation du code minier ivoirien qui stipule en son article 140 que les activités de carrières doivent être conduites de manière à assurer la protection de la qualité de l’environnement, la réhabilitation des sites exploités et la conservation du patrimoine forestier.

DISCUSSION

Les résultats de nos enquêtes montrent que la structure sociodémographique des exploitants des carrières de gravier à Bouaké est très diversifiée. Cette activité est pratiquée en majorité par les Ivoiriens qui représentent 74% des exploitants issus principalement du groupe ethnique Mandé du nord (Malinké). Quant aux non nationaux, ils représentent 26%. Ils sont constitués des communautés de la sous-région Ouest Africaine  à savoir,  les Burkinabés, les Maliens et les Guinéens. Ce résultat est identique à celui de Kouadio (2008). L’auteur révèle que la répartition des orpailleurs nationaux donne une forte présence des Malinké par rapport aux autres groupes ethniques et des communautés de la sous-région ouest africaine. Concernant la répartition selon l’âge, il ressort de nos enquêtes que 67% des acteurs sont compris dans la tranche de 18 à 55 ans qui correspond à celle des jeunes.

L’ensemble de ces résultats corroborent ceux de Mogba et al., (2007), qui ont montré que le paysage sociodémographique des artisans miniers dans la République Centrafricaine est diversement structuré et du point de vue de la répartition selon l’âge, les tranches d’âge comprises entre 25 et 55 ans sont les plus nombreuses.

En outre, notre étude révèle que l’activité  de carrières à Bouaké est essentiellement exercée par les femmes qui représentent 87% contre 13% d’hommes. Cette prédominance du sexe féminin sur les sites de carrières est également démontrée par N’Diaye (2013) dans son étude sur les mines et carrières au Burkina Faso, au Mali et au Togo. Cet auteur souligne que dans ces trois pays, les filles sont plus nombreuses que les garçons dans tous les sites visités. Il justifie cette prédominance par le fait que les filles sont utilisées de surcroit (en plus des activités économiques) aux tâches de reproduction telle que la surveillance des enfants en bas âges ; et les petites besognes : ramassage et rinçage du banco.

Ensuite, l’opportunité économique que présente l’activité de graviers, constitue une source de motivation de la population locale à se tourner vers cette activité. À cet effet, Ettien (2005) note que les revenus générés par l’exploitation minière attirent la population locale.

Par ailleurs, l’exploitation des carrières de graviers à travers les revenus générés met les exploitants à l’abri de la pauvreté. Grâce à cette activité, ils arrivent à subvenir à leurs charges familiales à savoir : assurer les besoins  quotidiens de leurs différentes familles, scolariser leurs enfants, se soigner et assurer les autres charges du foyer. Cet aspect est aussi souligné par Mogba et al., (2007), qui révèlent que les fonds issus de l’exploitation minière ou encore de la production et vente des produits vivriers, les revenus gagnés sont à des échelles diverses investis dans les charges familiales, les dépenses de ménage et des investissements divers.

Les résultats obtenus évoquent également que l’un des traits caractéristiques de l’activité de carrière est son impact négatif sur l’environnement. Les problèmes environnementaux que nous rencontrons sur les sites de production du gravier sont la  destruction de la couverture végétale et la dégradation du sol. Les études menées par Mogba et al, (2007) dans la République Centrafricaine confirment cette réalité. Ils soulignent en effet que la production de diamant entraine un déboisement lorsque l’exploitation se déroule en forêt. Ils notent aussi l’impact de cette activité sur le sol, comme en témoignent les anciens chantiers de diamant qui présentent souvent l’image d’une ruine écologique. Les zones jadis exploitées  présentent un relief accidenté caractérisé par l’existence de nombreux trous aux diamètres variant. Konlani (2015) dans son étude sur les carrières de sables au Togo montre que sur le plan environnemental, l’exploitation du sable est une activité hautement polluante qui laisse de nombreuses marques dans le paysage. Un paysage chaotique fait de crevasses et de fosses de plus de 6 mètres de profondeur. La végétation sur les différents sites est complètement détruite et le sol devient vulnérable au phénomène de ruissèlement à cause de la destruction des couches.

CONCLUSION

L’exploitation artisanale des carrières de gravier est une activité en plein essor à Bouaké. Elle répond au besoin de satisfaction de la forte demande en gravier qu’engendre la dynamique spatiale fulgurante de Bouaké dans un contexte de reconstruction post-crise. Le secteur de la production de gravier constitue un grand pourvoyeur d’emplois et de revenus pour les populations locales pauvres.

Cependant, l’étude révèle que  cette activité bien que pratiquée de façon artisanale avec des moyens rudimentaires est également source de dégradation de l’environnement. La destruction de la couverture végétale et la dégradation du sol sont autant de préjudices causés par cette activité à l’environnement. L’état actuel de dégradation de l’environnement sur les sites de production  nécessite des interventions urgentes de la part des autorités locales afin de réglementer ce secteur qui porte d’énormes préjudices au milieu naturel. Par ailleurs, la sensibilisation des populations sur la nécessité d’une gestion rationnelle des ressources du milieu doit être également envisagée. De telles actions permettront à l’activité de production artisanale de gravier de faire face aux défis de la durabilité c’est-à-dire de la préservation de l’environnement.

 

Références bibliographiques

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ETTIEN, Dadja Zenobe., 2005. Étude d’évaluation de l’impact des exploitations minières sur l’environnement et les populations en Afrique occidentale : Cas de la mine d’or d’Ity dans la région semi-montagneuse de l’Ouest de la Côte d’Ivoire. Apport du Système d’Informations Géographiques (S.I.G) et de la télédétection. Thèse Unique de Doctorat, Université de Cocody, Abidjan, 178 p

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Pour citer cet article

Référence électronique

Bazoumana DIARRASSOUBA, Bakary FOFANA & Ané Landry TANOH (2017). «Exploitation artisanale des carrières de graviers à Bouaké : étude sociodémographique et environnementale d’une activité en expansion». Revue canadienne de géographie tropicale/Canadian journal of tropical geography [En ligne], Vol. (4) 2. En ligne le 31 décembre 2017, pp. 11-21. URL: http://laurentienne.ca/rcgt

 

Auteurs

DIARRASSOUBA Bazoumana
Enseignant-Chercheur en géographie
Département de Géographie
Université Alassane Ouattara
Courriel: diarrabazo@yahoo.fr

FOFANA Bakary
Doctorant en géographie
Université Alassane Ouattara
Courriel : fofbak@gmail.com

TANOH Ané Landry
Doctorant en géographie
Université Alassane Ouattara
Courriel: tanohanelandry@yahoo.fr


ISSN 2292-4108