Espaces urbains tropicaux : entre croissance, précarité et conflits culturels Volume 1, Numéro 2

Tropical urban spaces: between growth, insecurity and cultural clashes

SOUMAHORO Moustapha, ÉTONGUÉ MAYER Raoul


Résumé: Une analyse interne des espaces urbains tropicaux africains indique l’existence de nombreux changements spatiaux et démographiques. Ils se caractérisent par une forte croissance urbaine, une précarité visible et des conflits culturels ouverts. Toutes ces particularités font à la fois du paysage urbain un terrain de lutte pour la survie et une scène où se célèbrent les succès de la modernité. Le visiteur averti ou pas se trouve alors devant un mélange de l’achevé et de l’inachevé dicté par l’affrontement de deux visions du monde.  

Mots clés: Espaces urbains tropicaux, croissance, précarité, conflits culturels

 

Abstract: An analysis of internal structures of the urban areas of tropical Africa shows the existence of various spatial and demographic changes. They are characterized by high urban growth, visible precarious conditions and ongoing cultural clashes. All these make the urban framework a battle ground for survival, and a space where modernity is celebrated. For any visitor, this has made tropical Africa cities a combination of finished and unfinished business highlighted by confronting two visions of the world.

Keywords: Tropical urban spaces, urban growth, precariousness, cultural clashes

 

Plan

Introduction

Croissance urbaine et précarité dans les villes tropicales africaines

Croissance urbaine et conflits culturels dans les villes tropicales africaines

Les espaces urbains et la recherche d’un équilibre entre les traditions africaines et la modernité

Conclusion

 

Texte intégralFormat PDF

INTRODUCTION

Les espaces urbains tropicaux en Afrique au sud du Sahara ne sont pas en marge des nombreux changements spatiaux et démographiques connus ailleurs dans le monde. Ils s’en distinguent néanmoins par l’existence de conflits spatiaux représentatifs des perceptions que les citadins africains ont de leurs espaces urbains (Étongué Mayer et Soumahoro, 2011). Une observation même hâtive des différentes organisations spatiales et de leur utilisation rend compte de la précarité endémique, de l’existence réelle du choc de civilisations et d’une recherche d’un équilibre fragile entre traditions négro-africaines et modernité. Cette conjugaison de faits aux attributs souvent divergents témoigne d’un profond enjeu existentiel qui se déroule au quotidien. En Afrique au sud du Sahara, la croissance urbaine progresse selon des règles dictées par une cohabitation de deux systèmes : le formel et l’informel. Croissance urbaine formelle et informelle marquent alors le paysage urbain au fer de la lutte pour la survie. En regardant les paysages urbains, on note sans peine un mélange de l’achevé et l’inachevé, corolaire des nécessités complémentaires sous-tendues par l’effort de participation à la modernité.

Dans le but de cerner les rapports entre croissance, précarité et conflits culturels dans les espaces urbains africains au sud du Sahara, nous parlerons de croissance urbaine et précarité dans les villes tropicales africaines; de croissance urbaine et conflits culturels dans les villes tropicales africaines; et enfin des espaces urbains face aux dualismes structurel et fonctionnel ou la recherche d’un équilibre entre traditions africaines et modernité.

CROISSANCE URBAINE ET PRÉCARITÉ DANS LES VILLES TROPICALES AFRICAINES

La croissance urbaine soutenue et les bouleversements morphologiques qui en découlent ainsi que la pression accrue sur l’espace urbain des villes tropicales africaines se traduisent par l’émergence d’une précarité grandissante selon l’histoire des villes, leur ancienneté et la genèse de leurs populations (Georg, 2003). La pyramide sociale qui en découle est déformée, d’une part par la translation vers le bas des couches moyennes et d’autre part par l’aggravation de la condition des plus démunis, les jeunes déscolarisés et les femmes. Dans les grandes villes, mêlant inégalités de revenu et entraide fondée sur des liens d’assistance mutuelle encadrés par de nombreux réseaux lignagers, ethniques, associatifs ou religieux, la polarisation sociale et la paupérisation s’accroissent (Dubresson et Raison, 2002). Au regard des réalités précédentes, les villes tropicales d’Afrique sont « en crise » en raison de la réduction des services publics, de la faiblesse institutionnelle et budgétaire des gouvernements locaux et nationaux. Il en résulte leur incapacité à faire face aux demandes des citoyens dans les domaines du logement, de la santé et notamment de l’éducation. Aux lotissements officiels se sont greffés plusieurs quartiers spontanés construits et occupés à la hâte, sans schéma d’urbanisation. Lorsque l’étalement urbain se fait dans ce contexte, il est dépourvu d’infrastructures urbaines viables (routes goudronnées, canalisation d’égouts, réseau d’eau potable, réseau électrique viable et sécurisé etc.). S’agissant de grandes agglomérations comme Abidjan, Dakar, Lagos, Douala, etc. les stratégies publiques de développement urbain n’ont pas toujours été favorables aux pauvres. Les principales opérations d’aménagements urbains réalisés entre 1970 et 1990 ont eu pour effet de rejeter les ménages les plus démunis en dehors du centre-ville vers des zones d’extension mal aménagées, et sous-équipées en services urbains de base (Soumaré, 2002). Ce rejet vers les espaces urbains non viabilisés rend alors l’organisation et la gestion urbaine de plus en plus chaotiques. On constate à regret, que la majorité des citadins vit encore dans des quartiers insalubres, sous-équipés et mal desservis par les services urbains de base (écoles, dispensaires, eau potable, transport etc.) et en proie à une insécurité grandissante. Ces quartiers qualifiés de précaires à cause de leur situation foncière illégale, de leur construction en matériaux classés hors normes par les administrations gouvernementales, abritent aujourd’hui pas moins de 15 % des populations urbaines africaines (Banque Mondiale, 1988: Gilbert et Giugier, 1992). La prolifération des quartiers précaires souligne l’échec des États africains dans leur double mission : celle de vouloir imposer aux populations africaines, une conception de la modernité qui reproduit les valeurs et les perceptions occidentales en Afrique ; celle de l’État, acteur principal de la maîtrise de la croissance urbaine par la promotion d’un habitat « moderne ». L’ampleur du phénomène de précarité permet ainsi de cerner l’étendue et l’acuité des difficultés auxquelles font face les villes tropicales dans leurs croissances. Corroborée par les données disponibles dans le dernier rapport de la Banque mondiale sur la pauvreté, on constate que 24,3% de la population vivant dans l’extrême pauvreté se trouvent en Afrique. Si l’on regarde les chiffres de 1987 à 1998, on constate que la tranche des Africains vivant dans l’extrême pauvreté augmente au fil des années. Estimée à 46,6 %, en 1987, elle est passée à 49,7 % en 1993 alors qu’en 1998 on l’estimait à 46,3%. Ces considérables taux de pauvreté comptent parmi les plus élevés par continent (Banque mondiale, 2000).

Même si la précarité varie dans ses formes, soulignons que ses mécanismes générateurs dans l’espace urbain tropical reposent sur une situation de triple marginalité : 1) du point de vue de l’habitat ou dimension spatiale, 2) du point de vue du marché du travail ou dimension économique; 3) du point de vue des comportements individuels et collectifs ou dimension socioculturelle. Cette triple marginalité peut alors servir d’indicateurs de différenciation entre les villes tropicales. Toutefois, en reconnaissant l’existence d’une homogénéité du concept de précarité dans les grandes villes africaines, il importe de noter que son application diffère d’une ville à une autre. Ainsi, la précarité peut avoir des traits communs à Banjul, à Conakry, à Lomé, à Accra, à Douala, à Yaoundé ; cependant les réalités socio-économiques de ces mêmes villes étant différentes, elle n’épouse ni les mêmes contours ni ne revêt la même ampleur.

La précarité demeure un phénomène étroitement lié au déséquilibre quasi endémique entre la croissance démographique urbaine et un marché d’emploi en perte de vitesse. Incapables de se trouver un emploi formel, les masses rurales venues des campagnes pour s’installer en ville, des citadins désœuvrés, des innombrables personnes dont la survie quotidienne n’est possible que grâce au secteur de la débrouillardise communément appelée secteur informel ou selon les expressions métaphoriques consacrées, comme des « amortisseurs de la crise», des «soupapes de sécurité» ou des «palliatifs contre la misère» connaissent la précarité au quotidien (Antoine et Coulibaly, 1989; Fall, 1994; Ouédrago et Piché, 1995; Assogba, 1997; Adjamagbo,1997). Il s’agit donc de catégories sociales en situation de marginalité économique qui les confine davantage dans la misère.

Cette exclusion socio-économique commande le développement des fronts «spontanés» d’urbanisation ou bidonvilles périphériques qui servent d’incubateur à la promiscuité et à la précarité. La marginalisation affecte de plus en plus les enfants et les adolescents livrés à la rue, les jeunes en situation d’échec scolaire, obligés de trouver par eux-mêmes les moyens de survivre dans un environnement social où « aujourd’hui, chacun se cherche » et, pour cela, ne doit compter que sur lui-même (Sévédé-Bardem, 1997). Ainsi se mettent en évidence les traits sous lesquels se décline la précarité urbaine dans les espaces géographique tropicaux africains. Dans ce même ordre d’idée, on peut identifier les couches sociales affectées, les formes que les réponses adaptatives ont revêtues ainsi que les variables qui permettant de les catégoriser.

Toutefois, la croissance urbaine tant démographique que spatiale ne saurait justifier à elle seule la précarité croissante dans les villes tropicales africaines. Elle est la résultante des dysfonctionnements socio-économiques et structurels inhérents à l’évolution des villes tropicales. La précarité résulte alors d’une combinaison de plusieurs facteurs évoluant en synergie. Retenons la baisse des revenus des citadins, la dégradation des conditions de vie, la permanence de la crise économique et les politiques d’austérité qui l’accompagnent ainsi que les profondes mutations sociales qui affectent les sociétés africaines dans leur ensemble. Cette pluralité de contraintes contribue non seulement à donner une assise solide à la thèse de l’émergence de formes de marginalisation socio-économique dans l’espace urbain africain, mais aussi à préciser ses traits particuliers. Elle dégage également les contours du dysfonctionnement des systèmes de solidarité traditionnelle, qui ont permis de masquer en des périodes de crise moins aigus la pauvreté et la précarité rampante dans les quartiers difficiles des grandes cités africaines au sud du Sahara.

Les effets de la croissance urbaine et de la crise économique multidimensionnelle qui sévissent sur le continent africain et en particulier dans les villes tropicales posent explicitement une « nouvelle question sociale urbaine ». Elle s’adresse aussi bien aux populations qu’aux États africains. La pauvreté en constante expansion depuis le début de la crise économique des années 80 et dont les effets ont été amplifiés par les programmes d’ajustement structurel, a considérablement désorienté les systèmes de solidarité et les mécanismes de survie classiques des pauvres des quartiers précaires. Tout compte fait, la solidarité intergénérationnelle, les systèmes de réciprocité, les échanges villes/campagnes, les solidarités familiales constituent pour les populations, dans bien des cas, les stratégies de survie. Leur déploiement contre la précarité sert de pistes d’analyse et d’étude à la recherche de voies, de solutions possibles et durables à retenir par les décideurs politiques des villes tropicales africaines. Nul n’ignore que dans ces espaces urbains, on assiste de mieux en mieux à un choc de civilisations qui prépare inexorablement la voie aux remises en questions et à d’éventuels bouleversements sociaux.

CROISSANCE URBAINE ET CONFLITS CULTURELS DANS LES VILLES TROPICALES AFRICAINES

La croissance urbaine des villes tropicales africaines résulte d’un fort taux annuel d’accroissement naturel et d’importants flux migratoires de ruraux sur qui la ville exerce un très grand attrait. Ce grand attrait qui s’est accéléré depuis les indépendances, se distingue par une distribution spatiale de la population urbaine selon les ethnies et les tribus. On doit ce modèle de distribution au fait que les migrants suivent le principe de tête de pont, c’est-à-dire que le choix de leur point de chute en ville se détermine en fonction des affinités culturelles et ethniques. Il s’agit de s’appuyer sur un des siens, proche ou lointain qui a fait ses preuves en ville et qui peut servir de modèle ou de guide dans cet espace urbain toujours en mutation parce que soumis aux transformations diverses. Ces dernières reflètent les échanges entre traditions africaines et modernité.

On constate non sans surprise que la réduction de la modernité à la reproduction des perceptions et pratiques occidentales en Afrique depuis la colonisation, s’effrite de plus en plus, car la transposition des pratiques populaires négro-africaines dans les espaces urbains, mettent en lumière l’existence d’une crise de la modernité. Citons pour exemples, des bergeries ou des champs de case insérés dans des concessions très occidentalisées et où l’on couple volontiers villa de luxe et bergerie, villa de luxe et champ de case. Ce cas de figure conflictuel fait que l’observateur averti se demande en quoi consiste la modernité en Afrique ? Samuel P. Huntington (2000) dans son ouvrage au titre évocateur le Choc des civilisations affirmait déjà que « la principale source des conflits dans ce nouveau monde ne sera pas principalement idéologique ou principalement économique. Le choc des civilisations va dominer la politique globale ». Les antinomies préfigurent déjà les lignes de fracture entre les civilisations, car il devient plus que difficile de déterminer ce qu’est la modernité dans les villes tropicales africaines.

Le problème du choc de civilisation revêt par conséquent une importance dans le développement des villes tropicales africaines. On se doit de chercher à comprendre le processus de l’apparition de la ville, son évolution dans le temps et dans l’espace, ses caractéristiques, son impact au travers du prisme des visions et des valeurs des peuples qui en sont les artisans. La colonisation et l’économie capitaliste ont créé des grandes villes tropicales qui provoquent des déséquilibres profonds dans les populations africaines. Cette remarque colle aux réalités quotidiennes, marquées par l’apparition de nouvelles formes et de nouveaux modes de civilisation fait d’un mélange indigeste, disparate des perceptions occidentales et négro-africaines.

Les activités économiques d’inspiration occidentale et la culture européenne continuent d’avoir une influence très nette sur les structures socio-économiques africaines et sur l’organisation de l’espace urbain. C’est par ces deux phénomènes que la société africaine s’est trouvée fortement ébranlée et désorganisée au plus fort de la colonisation. La ville tropicale est devenue ainsi un miroir important de la publicité et du matraquage pour un ordre social et économique nouveau, qui exerce sur la conscience des citadins et des ruraux africains l’influence d’une irrésistible séduction. On ne comprendrait donc rien à la tension entre les traditions africaines et la modernité dans les villes tropicales africaines si l’on ne se représentait pas correctement la rupture provoquée par le contact rugueux avec l’Occident. Il se trouve à l’origine de l’opposition entre les pratiques urbaines et paysannes. Cette opposition est à la fois existentielle et réaliste. Existentielle par le fait que les valeurs traditionnelles africaines nient le caractère universel de la modernité occidentale en mettant l’accent sur la primauté de l’africanité et du refus du mimétisme. Réaliste, parce que ces mêmes valeurs africaines doivent s’adapter obligatoirement aux desideratas de la modernité. La ville tropicale africaine se trouve alors traversée par deux courants de pensée qui s’opposent et se complètent en même temps. Après s’être affrontés pendant la colonisation, les univers négro-africain et occidental se voient dans l’obligation de coopérer à la recherche d’une « réconciliation pragmatique ». Cela explique en partie pourquoi l’Afrique noire ne peut en aucun cas faire table rase des acquis occidentaux.

Dans les espaces urbains africains au Sud du Sahara, l’africanité s’analyse à travers l’habitat précaire et cette volonté ardente des propriétaires de résidences achetées des sociétés immobilières de les modifier soit en partie soit en totalité. Afin d’adapter leurs résidences aux perceptions culturelles et aux réalités de la grande famille en Afrique, les propriétaires procèdent à d’importantes modifications qui finissent par défigurer la plan initial de la maison en particulier et celui du quartier en général. Les modifications apportées révèlent une profonde incompréhension des sociétés africaines par les promoteurs immobiliers. S’agissant des aménagements pratiqués par les couches populaires des zones à habitat précaire, on constate que même si ces habitations ont été construites avec un matériel de fortune, elles conservent néanmoins certaines pratiques traditionnelles africaines comme les toits en pente revêtus de chaume et la forme rectangulaire assortie de deux portes latérales, car faute de ne pouvoir sortir par la porte de devant, on doit pouvoir sortir par celle de derrière. Voilà une conviction culturelle bien ancrée dans l’esprit des Négro-africains et que certains souhaitent ignorer. Il faut souligner que la logique qui encadre l’évolution de l’habitat précaire à Abidjan, à Banjul, à Monrovia, à Libreville, à Lagos, à Douala, à Dakar s’inspire non seulement des représentations culturelles africaines mais aussi encourage l’imitation de modèles venus de l’Occident. Il y a lieu d’être inquiet. L’inquiétude existe par rapport à la vie urbaine en Afrique qui rompt avec la vie familiale traditionnelle et qui conduit l’individu aux portes de l’anonymat et de l’individualisme. Les cérémonies traditionnelles d’initiation, de mariage et autres pratiques qui se déroulent souvent dans les rues des villes africaines témoignent parfaitement de cette réalité. En zone rurale, personne n’oserait faire de la rue un lieu d’initiation, de mariage ou de baptême sans s’exposer au ridicule et au mépris.

LES ESPACES URBAINS ET LA RECHERCHE D’UN ÉQUILIBRE ENTRE LES TRADITIONS AFRICAINES ET LA MODERNITÉ

Les dualismes de la ville tropicale africaine s’appuient : 1) sur la territorialité, 2) les réalités économiques, 3) sur leur fonctionnalité et enfin 4) sur les contraintes socioculturelles. Le dualisme territorial se caractérise par la démarcation nette entre l’habitat précaire des quartiers défavorisés et celui des quartiers riches. Cette démarcation traduit l’opposition entre ceux qui ont et ceux qui n’ont pas; entre ceux qui souhaitent vivre la modernité et ceux qui la vivent. Le dualisme économique porte non seulement sur la disparité représentative de l’affrontement entre l’économie informelle et l’économie formelle dans un même espace urbain, mais aussi sur le fait qu’il se produit une dissymétrie de développement et d’influence qui pousse les plus vulnérables vers la précarité.

Le dualisme fonctionnel, quant à lui, apparaît dans les disparités internes des systèmes des deux économies et dans leur désarticulation l’une par rapport à l’autre. Ceci vaut d’autant plus que l’économie de la débrouillardise continue encore à échapper à toute réglementation en vigueur. La désarticulation entre les deux formes d’économie constitue alors un obstacle majeur au développement des villes tropicales même si le premier (l’informel) en temps de crise économique, comme c’est le cas un peu partout dans les grandes villes tropicales africaines, constitue un filet de sécurité pour de nombreux citadins. Au plan socioculturel, ce dualisme prend un caractère nettement plus conflictuel. Il oppose, les valeurs socioculturelles traditionnelles aux valeurs occidentales. Les normes culturelles, sociales, juridiques et politiques de l’Occident continuent de bousculer les normes africaines. Cela affecte sans nul doute la fondation psychologique des citadins africains qui vivent malgré eux un conflit culturel ouvert entre la modernité et l’édification de la nouvelle civilisation urbaine africaine. Les discours véhiculés sur la «nouvelle civilisation urbaine» comportent, le plus souvent, à la fois une double dimension nostalgique et prospective (stratégique). La représentation rétrospective qu’on pourrait qualifier d’africaniste invoque un retour pur et simple aux traditions africaines. Il s’agit alors d’un rejet catégorique de la modernité considérée comme la négation des traditions africaines. Quant à la prospective, elle se focalise sur la suppression des traditions africaines au profit de la modernité. Il faut faire comme en Occident et même au besoin devenir sa doublure. Cette vision des choses légitime les politiques d’aménagement urbain mis de l’avant par bon nombre de gouvernements africains. En souhaitant ainsi reproduire en partie des copies conformes de certaines grandes métropoles occidentales en Afrique noire, les planificateurs choisissent de gommer les particularités africaines qui auraient pu donner un cachet africain au schéma d’aménagement des villes tropicales. La solution n’est donc pas dans la négation des traditions africaines au profit de la modernité ou la reproduction des perceptions occidentales, pas plus qu’elle ne peut résider dans le refus de la modernité, dans le retour pur et simple aux traditions africaine. Il s’agit davantage pour les villes tropicales africaines de situer non seulement les niveaux des contacts indispensables, mais aussi de déterminer les limites et les conditions qu’il faut remplir afin d’arriver à un saint métissage. La vision des africains des villes d’Afrique est appelée à évoluer au contact d’autres peuples peu importe leur origine. Les quartiers multiculturels des grandes villes illustrent parfaitement cette réalité.

L’avenir socioculturel, économique, politique de la ville tropicale africaine doit par conséquent se définir en termes de création, d’invention et d’innovation interne et non pas à partir des seuls apports de l’Occident. Dans ce contexte et pour pouvoir survivre, la ville tropicale africaine devra intégrer la modernité occidentale et l’africanité. Cela lui permettra d’atténuer les traumatismes vécus lors du choc colonial, et de mieux réguler les contrecoups du choc de civilisations que la croissance urbaine rend de plus en plus complexe. Il revient aux planificateurs des villes tropicales africaines de penser à un métissage, car l’homogénéité n’est plus envisageable pour les sociétés africaines. L’avenir des villes africaines en dépend.

CONCLUSION

Les représentations des espaces urbains tropicaux ont été abordées en termes de croissance, de précarité et de conflit ouvert entre traditions africaines et modernité. Certains enjeux caractéristiques des villes tropicales africaines ont ainsi été cernés de manière non exhaustive. Ils constituent la toile de fond à partir de laquelle s’organise l’espace urbain. Ces enjeux s’inspirent des prescriptions dictées à la fois par l’opposition réelle ou pas et par la complémentarité entre le système formel et le système informel. Cela confère aux paysages urbains un mélange de l’achevé et de l’inachevé, composté à la fois dans les bacs de ce qui est permis et de ce qui ne l’est pas. Opposition et complémentarité des deux systèmes économiques produisent, dans les espaces urbains africains au sud du Sahara, un équilibre fragile qui repose sur la jonction entre la lutte pour la survie et la célébration des succès de la modernité.

 

Références bibliographiques

ADJAMAGBO, A. (1997). « Les solidarités familiales dans les sociétés d’économie de plantation : le cas de la région de Sassandra en Côte d’Ivoire », dans M. PILON et al. (éds.), 1997. Ménages et familles en Afrique : approches des dynamiques contemporaines. Paris : Les Études du CEPED no 15. Paris, CEPED, pp.301-325.

ANTOINE, P., COULIBALY. S. (1989). L’insertion urbaine des migrants en Afrique. ORSTOM, Paris.

ASSOGBA, Y. (1997). « L’intégration des migrants dans les villes : l’Afrique comme laboratoire », M. GAUTHIER (éd.), Pourquoi partir? La migration des jeunes d’hier à aujourd’hui. Québec : Presses de l’Université Laval, pp. 213-223.

BANQUE MONDIALE (1988). The Poor during Adjustment. A case study of Côte d’Ivoire. LSMS no 47: Washington D.C.,

BANQUE MONDIALE (2000). Rapport sur le développement dans le monde 2000/2001. Washington D-C : Éditions Eska.

DUBRESSON, A., RAISON, J.-P. (2002). « Dislocations et recompositions spatiales en Afrique subsaharienne ». Revue internationale et stratégique. 2002/2, n° 46, p. 119-127.

ÉTONGUE MAYER, R., SOUMAHORO, M. (2010). « Espaces urbains tropicaux africains et leur appropriation dans la construction de la ville tropicale : Enjeux de deux systèmes d’organisation, le formel et l’informel dans l’utilisation de l’espace». Revue canadienne des sciences régionales, 2011, vol. 33(1), p. 145-156.

FALL, A-S., (1994). « Et si l’insertion urbaine passait par l’investissement dans les réseaux sociaux? Réseaux formels et informels de solidarité et de dépendance dans les quartiers de Dakar », dans Jacob, J-P. Et Lavigne P., Delville (éds), Les associations paysannes en Afrique : organisation et dynamiques. APAD-Karthala- IUED, pp. 293-303

GILBERT, A., GUGLER; J., (1992). Cities, poverty and development: urbanization in the third world, oxford University Press

GOERG, O. (2003). « Construction des sociétés urbaines en Afrique ». Le Mouvement Social, 2003/3, N° 204, p. 3-16.

OUEDRAGO, D., V. PICHE (éds.), (1995). L’insertion urbaine à Bamako. Paris, Karthala.

SAMUEL, P. H., (2000). Le Choc des civilisations. Paris, Éditions Odile Jacob, 545 p.

SEVEDE-BARDEM, I., (1997). Précarités juvéniles en milieu urbain africain (Ouagadougou): “Aujourd’hui, chacun se cherche”. L’Harmattan, Paris.

SOUMARE, M., (2002). « Initiatives locales et lutte contre la pauvreté en milieu urbain l’exemple de Yeumbeul au Sénégal ». Revue internationale des sciences sociales. 2002/2, No 172, p. 287-293.

 

Pour citer cet article

Référence électronique

Moustapha Soumahoro et Raoul Étongué Mayer, « Espaces urbains tropicaux : entre croissance, précarité et conflits culturels ». Revue canadienne de géographie tropicale/Canadian journal of tropical geography [En ligne], Vol. (1) 1, mis en ligne le 05 décembre 2014, pp. 37-42. URL: http://www3.laurentian.ca/rcgt-cjtg/volume1-numero2/espaces-urbains-tropicaux-entre-croissance-precarite-et-conflits-culturels/

 

Auteurs

SOUMAHORO Moustapha
Professeur agrégé
Département de Géographie, Université Laurentienne
Chemin du Lac Ramsey, Sudbury, Ontario, Canada, P3E 2C6
Email: msoumahoro@laurentian.ca

 

ÉTONGUÉ MAYER Raoul
Professeur titulaire
Département de Géographie, Université Laurentienne
Chemin du Lac Ramsey, Sudbury, Ontario, Canada, P3E 2C6
Email: remayer@laurentian.ca

 

 

Volume 1, Numéro 2
ISSN 2292-4108